<< - Diane est la femme de ma vie, Diane est la femme de mes enfants.
Veut-il me faire hurler ? Même pas, il s'en fout. Il est tellement amoureux de cette pimbêche incolore, qu'il faut absolument qu'il en parle à quelqu'un.
Pas de chance, dans ce lit, il n'y a que moi, moi qui m'enfonce les ongles dans les paumes jusqu'au sang pour réprimer la douleur qui me submerge progressivement, moi condamnée à entendre de la bouche même de l'homme que j'aime le panégyrique de ma rivale, après m'être bradée dans une étreinte lasse.
Sa voix que j'ai tant chérie rythme l'effondrement complet de mes derniers espoirs. Un mot, un geste de sa part, et j'aurais craqué, je lui aurais tout avoué, la raison de ma fuite, mon amour immuable.
Une monstrueuse envie de pleurer, je me contiens.
Mes yeux brillent un peu plus, peut-être, leur éclat est humide mais il ne le remarquera pas. Je fais un effort, je reste combative. Je remplace ma douleur inoffensive par un désir de vengeance. Je veux qu'il souffre, comme je souffre. Je m'assois au bord du lit, je lui caresse les cheveux, ma voix s'élève dans le silence, et je ne la reconnais pas.
- Aime-la, cette fille, petit con, aime-la car elle pourra peut-être enfin te faire aimer la vie. Peut-être que grâce à elle tu réussiras à laisser ton nez tranquille, tu arrêteras de baiser des putes, peut être même que pour lui faire croire que tu es bon à quelque chose tu parviendras à te résoudre à travailler, peut-être que, quand tu la présenteras à tes parents, ils te considérerons à nouveau comme leurs fils. Ton père cessera de penser à te déshériter, ta mère ne pleureras plus des nuits entières parce que la bonne ne parvient plus à effacer les traces de coke sur la table de nuit qui ne te sert qu'à ça, elle ne prendra plus de Prozac, peut-être même qu'elle arrêteras de boire.
<< Tout ira pour le mieux dans le meilleure des mondes. Tu te lèveras à l'heure à laquelle tu as l'habitude de te coucher, tu iras bosser en berline, et tu écouteras les infos dans les embouteillages. Tu poseras ton cul conditionné dans un fauteuil en cuir et tu conteras fleurette à ta secrétaire qui crachera dans ton café parce qu'elle ne pourra plus d'épousseter chaque jour la photo encadrée de ta baraque à Saint-Trop avec toi, ta femme, tes deux gamins timorés et le chien. Tu liras les journaux, tu auras des opinions politiques à côté de la plaque, tu voteras pour le programme qui diminue l'impôt sur la fortune. Le soir, tu regagneras tes pénates sans même te rendre compte de l'absurdité de ta vie, tu enfileras un sweat polo golf rose, tu dineras avec ta conne, et la conversation roulera sur l'épidémie d'adultères qui sévit parmi vos amis, tu ne lui diras pas que ça s'étend jusque chez vous. Tu auras perdu ta jeunesse et tu n'en auras même pas conscience. Vous ronflerez côte à côte dans le paquebot de quatre mètres carrés qui vous servira de lit, vous ne vous effleurerez même pas. Tu t'en foutras parce que tu préféreras aller au bordel ou aux putes boulevard Lannes. Tu deviendras tes parents. Tu seras un cliché vivant.
<<Non .. Tu crois vraiment que tu finiras aussi bien que sa ?
<<Tu rêves, Andréa, ce serait trop facile. L'idéal bourgeois, c'est encore trop bien pour toi, tu n'en es même pas capable. Tu rates tout, Andrea, même ton prénom est raté, une caricature. Et c'Est-ce que tu es, la caricature du pauvre mec qui a tout et qui n'est rien.
<<Tu m'as cassé les couilles au bout de six mois. Pourquoi je suis partie, à ton avis ? Parce que je ne voyais pas comment te dire que pour moi c'était fini, j'avais pas envie que tu me supplies de rester, et de rester par pitié. Je suis partie, c 'était plus simple. Et le pire, c'est que tu n'es même pas capable d'être constant dans tes petits sentiments minables, tu t'es mis avec ta pute au bout de quoi, un mois ? T'as oublié tes petits messages désespérés où tu noyais mon répondeur de Reviens !!!! ?
<<Et maintenant, t'es content, tu fais des galipettes, tu te prétends amoureux alors que tu te tapes dix poufiasses de banlieue par semaine pendant que ta bouffonne rêve de toi dans ces draps Bambi ! T'es défoncé du matin au soir, toi qui contrôlais tout .. Et tu te prends pour un mec équilibré qui vit une histoire formidable avec une fille charmante ? Nous savons très bien tous les deux que c'est un mensonge criant. Equilibré, toi ? T'as de ces trouvailles, c'est risible !
<< A part ça quoi de neuf dans ta misérable vie ? Tu déprimes plus qu'hier et moins que demain. Tu dors toute la journée, et tu ne fais rien de tes nuits. Tu te défonces la tête en pensant que tu échappes à ton destin d'origine, bon fils à papa qui fait une prépa HEC, qui sort pas en boîte, qui a des boutons plein la gueule ? Mais c'était pas ça, ton destin. Ton vrai destin, t'es en plein dedans, pauvre débile, t'en es prisonnier, de ton destin, de ton destin de raté !
<< Pauvre petit Andréa qui fait le malin, qui pense dépasser la fatalité en roulant à deux cents à l'heure dans sa petite Porsche de merde ! Il y croit dur comme fer, et il s'enfonce un peu plus chaque jour dans ses délires existentialistes. La fatalité, ça va plus vite qu'une GT3, chéri !
<<Son nom; ridicule ! Andrea di Sanseverini, aristocratie fin de race, appauvrie par la consanguinité, déliquescence de l'élite; maman défoncée, papa play-boy, fiston dégénéré, y a que Gabrielle qui s'en sortira, dans le tas.
<<Sinon, Andrea a des amis de tous les sexes et Andrea a des passions, les premiers sont ses dealers et ses putes, ils lui fournissent de quoi contenter les secondes, moyennant substantielle rétribution. Andrea a même une petite amie, elle s'appelle Diane, elle est blonde est cocue. L'ambition d'Andrea; acheter le Queen et vivre dedans. La situation financière d'Andrea, trente mille francs par mois qu'il rackette à son père pour acheter de la coke, voir plus haut. Si ce dernier commence à en avoir marre d'avoir engendré pareille tare, et envisage de ne plus cautionner ses agissements stériles en lui coupant les vivres, Andrea préférera sacrifier Laïos plutôt que ses goûts de luxe, et enverra son dealer -qui fait des extras à l'occasion- ôter la vie de celui qui la lui a donnée. Il sera riche mais torturé, les Erinyes ne lui lâcheront plus la grappe, et il finira par se raser les poignets, se goinfrer de Lexomil, se décerveler au fusil de chasse .. Il se ratera, puisqu'il rate tout, et achèvera l'aberration de sa vie légume à l'Hôpital américain où Diane lui apportera des chocolats avant de prendre le voile aux Ursulines .. Voilà. Une vie, un homme, Duclé et décorum, RIP, bonne nuit et dégage ! >>
Il n'a pas cillé. Il s'est levé et m'a laissée. Chaque mot qui m'échappait était un coup de poignard qui m'atteignait au c½ur, quand il est reparti, j'étais exsangue.
Le lendemain, il prenait l'avion pour les Maldives. Avec sa putain. Ils sont revenus jeudi dernier, après dix jours d'amour et de soleil. Et pour moi, dix jours d'enfermement, d'abjecte dépression, de mort. >>
Je m'effondre. Place Vendôme à sept heures du matin. Une fille à genoux qui mord sa main ensanglantée. Et qui hurle. Qui hurle une plainte incohérente. Comme si le désespoir avait pris forme. La forme d'un cri; Je crie la fin d'un rêve, je crie la fin du monde. Je crie la fin de l'homme que j'aime et qui s'est planté comme un con, en sortant de boîte, dans sa caisse à cinq cent mille balles qui n'a même pas été foutue de le préserver. Mort sur le coup. Mort. Je crie l'atroce réalité de cette vie de merde qui donne, et qui reprend. Je crie ce qu'on a vécu, ce qu'on aurait pu vivre encore. Je crie ma détresse, ma douleur, mon amour, mon amour, mon amour ..
Ton souvenir en moi luit comme un ostensoir.
Je n'aime pas ma prof de français. So good. A part ça, quoi de neuf dans ta misérable vie ?